10 Avr 2017

La Méthode Doman, un miracle thérapeutique pour les enfants handicapés ?

La Méthode Doman est un programme thérapeutique qui, malgré toutes ses faiblesses, apparaît comme visionnaire, pour l’époque, en matière d’apprentissage et a eu le mérite d’offrir des solutions ambitieuses aux parents d’enfants handicapés. On pourrait même y voir miroiter quelques découvertes récentes en neurosciences… Intrigant pour une méthode déjà vieille de 70 ans.

Méthode Doman

Glenn Doman, inventeur de la méthode Doman

Cette méthode, créée dans les années 50 par le kinésithérapeute Glenn Doman (1919-2013) en collaboration avec le docteur en Sciences de l’Education Carl Delacato, procède d’un ensemble d’outils thérapeutiques applicables aux enfants voire aux nourrissons auxquels on diagnostique des lésions cérébrales dont on prédit la responsabilité dans le large domaine des apprentissages. En d’autres termes, cette méthode a la prétention de guérir ou plutôt de « contourner », dès les premiers mois de la vie, la totalité des déficits anatomiques observables  au niveau cérébral et/ou comportemental comme l’autisme, la trisomie 21, la dyslexie ou l’infirmité motrice cérébrale. Cette approche portait donc en son sein une perspective de normalisation ou d’amélioration des conditions de vie de potentiels handicapés par une prise en charge totale mettant à profit les possibilités optimales de remodelage cérébral présentes dès l’aube de la vie.

Ainsi, vous pourrez sous-peser la teneur miraculeuse des réussites dont les adeptes de la méthode se prévalent si vous faites un tour sur internet. En effet, on dit qu’ils ont su rendre la vue à plusieurs patients nés aveugles notamment. Ce fait justifie à lui seul l’intérêt que nous devrions porter à cette méthode. Je prends donc l’engagement de vous décrire, le plus honnêtement possible, une approche aussi prétendument efficace.

En effet, ne nous demandons pas si Glenn Doman a l’envergure d’un prophète dont la parole fut tournée en inepties dans les années 70 car cela pourrait nous détourner de la richesse que recèle l’idée de « rééducation » précoce du cerveau. Ainsi, nous devrions revenir sur les origines de cette méthode, nous pencher ensuite sur son fonctionnement concret. Enfin, peut-être aurons-nous, vous et moi, le recul indispensable pour émettre une opinion rationnelle sur les déclarations impressionnantes que j’ai énoncées précédemment.

Néanmoins, je tiens à vous préciser que cet article ne vous permettra pas de trancher en la matière car les évaluations scientifiques sur le sujet manquent cruellement pour ne pas dire qu’elles sont inexistantes. En effet, les seules au compteur présentent de telles insuffisances méthodologiques, tel le fait de ne pas inclure de groupe contrôle pour mettre en perspective leurs résultats, qu’elles ne méritent pas d’être traitées. Ainsi, ne restera à l’appui de ces propos que les témoignages qui, malheureusement, ont été émis par des êtres ne pouvant se prévaloir de leurs propres turpitudes.

Les Origines de la méthode Doman

Reprenons l’Histoire depuis sa genèse… Dans les années 50, Glenn Doman, a priori simple kinésithérapeute a fondé une méthode avec l’idée-force que les lésions cérébrales ne sont absolument pas une fatalité mais un simple obstacle qu’il est possible de « contourner » par le biais d’une méthode de stimulation intensive des fonctions motrices premièrement et cognitives secondairement. En effet, sa création nait de sa croyance ambitieuse dans les vertus infiniment adaptatives de l’être humain. Il est responsable de la conception, au sein de sa méthode, de l’ensemble des exercices destinés à dépasser les déficiences motrices qui pourraient advenir à la vue des lésions anatomiques observées. Ainsi, des connaissances avancées en neurochirurgie apparaissaient indispensables à la construction du programme, c’est pourquoi il collabora avec un neurochirurgien. De plus, souhaitant étendre et populariser sa méthode, il collabora avec le Docteur en Sciences de l’Education, Carl Delacato, qui permit à la méthode de s’élargir à l’ensemble des apprentissages tant moteurs que cognitifs ou directement liés au langage. Néanmoins, il est essentiel de préciser que la méthode Doman ne s’adressait, à ses débuts, qu’aux sujets handicapés dans le but de les remettre sur une piste développementale approchant la normalité.

Fonctionnement de la méthode Doman : Comment reforger le cerveau lésé selon Glenn Doman ?

Approchons-nous maintenant de son contenu matériel. Avant tout, il faut savoir que l’évaluation joue un rôle central dans cette méthode et que des bilans sont réalisés avec chaque enfant plusieurs fois par an. Cette évaluation est censée apporter une validité scientifique à la méthode car elle consiste à sanctionner les progrès accomplis par l’enfant. Cette évaluation rassemble les notes des parents à la maison, l’examen psychologique global du psychologue et les rapports médicaux des médecins. Je ne m’éterniserai pas sur cette partie mais il serait honnête de dire que ces évaluations ont contribué, semble-t-il, à rendre cette méthode populaire auprès des parents car la méthode Doman donne des objectifs précis et concrets dont la réalisation est rendue directement observable. On pourrait dire que, pour une méthode aux allures alternatives et sectaires, elle ne se cache pas.

La méthode contient 12 composantes complémentaires et parfois successives qui pour certaines, sont invariables et inévitables. Je ne vous les énumèrerai pas de manière exhaustive mais tâcherai de vous en extraire la substantifique moelle dans les prochaines lignes. J’ai évoqué précédemment le « ramper », le « quatre pattes » et la marche. Il faudrait insister sur le patterning (ici, c’est une forme de conditionnement au mouvement de reptation), qui précède ces dernières étapes et consiste en un rituel étrange de mise en mouvement du nourrisson passif en mobilisant un très grand nombre de bénévoles pour le forcer à mimer le mouvement de reptation (fait de ramper) au bébé pour stimuler la coordination de ses mouvements dans le but de le prédisposer à ce mode de déplacement. Ainsi, on le pousse dès le plus jeune âge à se déplacer à plat ventre. Une fois jugé prêt, on le fera également dormir sur le ventre dans l’idée de stimuler l’apparition du « ramper » et en somme, ses capacités d’adaptation. Et, malgré tous les dangers que recèlent cette pratique pour un nourrisson, Doman juge que le rapport bénéfice/risque est avantageux. Ainsi, en bon mathématicien, on pourrait dire il s’arroge le droit de parier sur la vie des enfants handicapés « pour leur bien ». Ceci est un exemple des plus frappants des dangers que présente la méthode de Glenn Doman. Mais ces composantes comprennent aussi des techniques pédagogiques plus classiques bien que chronophages en matière d’apprentissage de la lecture et des mathématiques, des conseils comportementaux adressés aux parents, voire des injonctions dans le domaine la nutrition…

Aussi, certaines règles plus générales sont prescrites par la méthode Doman de manière à ce que, dans le cadre familial, les apprentissages de l’enfant soient optimaux tels la passion réciproque de l’enfant et du parent pour l’objet d’apprentissage et l’encouragement systématique des centres d’intérêt présentés par l’enfant. Toutefois, il semble difficile de croire que ces règles intéressantes aient pu être appliquées à la lettre compte tenu du temps quotidien phénoménal que demande la méthode à l’enfant et au(x) parent(s). En effet, cette approche thérapeutique préconise une stimulation quasi-permanente de l’enfant entre 12h et 16h par jour, ce qui ne peut que nous laisser perplexe ou révolté par des pratiques, semble-t-il, aussi épuisantes pour le jeune enfant. A l’aune de ces deux derniers paragraphes, on pourrait finalement penser que cette méthode consiste à réquisitionner les enfants et leurs parents pour une durée de 4 à 5 ans. Peut-être cela soigne-t-il mais comment en sort-on ? Peut-être exténués et brisés, peut-être guéris et heureux ? C’est à se demander si ce jeu quelque peu totalitaire en vaut vraiment la chandelle ?

Le Principe de la méthode Doman : un modèle linéaire, rigide et total

Glenn Doman a fondé un modèle global sur une théorisation d’un cerveau infiniment malléable pendant l’enfance. Cependant, cette théorie est-elle aussi solide qu’il le prétend ?

Méthode Doman

Selon Doman, Les bébés nous cacheraient un potentiel infini.

Il affirme qu’il est indispensable « pour tout être humain de passer par une série d’étapes invariables pour obtenir un développement psychomoteur normal ». Le suivi à la lettre de ces étapes identifiables, linéaires et successives permettrait à l’enfant d’être mené avec certitude à la normalité. Il décrit notamment quatre étapes inévitables et successives : Le mouvement au sol, Le ramper, Le quatre pattes, La marche. Selon l’auteur, toute déviation de ce schéma conduirait donc à des difficultés d’ordre pathologique. Un enfant « qui saute une étape n’est [donc] pas normal… » (Doman, 1983). Ainsi, il fonde son raisonnement sur l’idée que garantir le passage par ces étapes développementales éloigne nécessairement d’un état pathologique futur. Une telle rigidité méthodologique mène à de nombreux paradoxes comme le fait d’empêcher un enfant de marcher pour lui apprendre le langage d’abord. En effet, selon lui, le second doit précéder le premier.

Tout handicap correspond à une ou plusieurs lésions cérébrales à l’entendre. A partir de ce postulat, il envisage le cerveau comme un « biceps » qu’il faut exercer de manière régulière, durable et intense. « Fréquence, intensité et durée » sont les 3 principes cardinaux de cette pratique éducative globale. Son aspect linéaire et rigide aimante les principales critiques portées par les psychologues et médecins qui, dans les années 70, ont fait tomber la méthode Doman de son piédestal.

Néanmoins, l’idée quasi-miraculeuse selon laquelle un travail permanent peut guérir tous les handicaps durant les premières années continue de séduire beaucoup de parents d’enfants handicapés. Doman, au sein de ses ouvrages n’hésite pas à se reposer sur des propos qui font penser à ceux d’un prophète : « n’oublions pas que nombre d’enfants qui nous arrivent aveugles finissent par lire. N’oublions pas que nombre d’enfants qui nous arrivent sourds finissent par entendre… ». Ce principe de l’exercice qui façonne le cerveau traverse tout son programme d’apprentissage.

Le cerveau est-il une machine que l'on peut réparer, renforcer ou reconfigurer à loisir ?

Le cerveau est-il une machine que l’on peut réparer, renforcer ou reconfigurer à loisir tel que Doman l’imaginait ?

Il ne faut en aucun cas évacuer ces propos par la tuyauterie des ahuris car je pense qu’il est possible de dire, qu’en la matière, Glenn Doman pourrait être targué de précurseur, bien que ses mots manquent probablement de tempérance. Ainsi, on peut observer la présence de son principe dans la littérature neuroscientifique sous le nom de plasticité cérébrale. Cette dernière est un concept qui rassemble l’ensemble des remodelages synaptiques et de fait anatomiques qui adviennent sous l’influence de l’environnement. Autrement dit, ces dernières recherches démontrent à quel point une activité spécifique régulière peut reconfigurer les réseaux cérébraux. Par exemple, il a été démontré qu’un entraînement au jonglage d’adultes incapables de jongler avant l’expérience était à l’origine d’une augmentation de la densité de la matière corticale au niveau du cortex visuel lié à la perception du mouvement entre le premier essai et le second (après entrainement) qui se jouait 1 mois plus tard (Jan Scholz, 2009). Il y a donc eut une réorganisation de l’activité cérébrale fonctionnelle et anatomique chez l’adulte et ce grâce à un simple entraînement de quelques heures.  Partant de cette observation, il ne semble pas inadéquat de faire l’hypothèse qu’il soit possible de provoquer des remodelages d’ordre extrêmement supérieur chez l’enfant sans compter que les adultes présentés ici n’ont bénéficié que d’un seul entrainement assez court. Imaginez donc que ces enfants bénéficient d’un entrainement intensif et quotidien, les possibilités de sculpter le cerveau semblent infinies et très encourageantes pour les personnes handicapées. Ça peut sembler impensable mais le projet de Glenn Doman, qui semblait pourtant appartenir au passé, pourrait voir ses principes ravivés. Cependant, cette fois, ils bénéficieraient de l’appui des dernières recherches en neuropsychologie scientifique. Pensez-vous que cet homme dévoyé et enterré, scientifiquement parlant, puisse bénéficier d’une seconde vie ? Ou que  cette théorie puisse passer, baignée dans nos sociétés occidentales, d’une perspective de guérison des handicapés à un pattern de création d’enfants précoces ?

Je vous remercie de l’attention que vous avez pu porter à cet article en espérant que vous en soyez sorti intrigués par la méthode Doman. N’hésitez pas à me laisser un commentaire, nous serons ravis d’y répondre.

Rien qu’un peu d’information, et déjà tant de questions.

Références

Doman, G. (1983). J’apprends à lire à mon bébé de moins de 4 ans. Paris: Retz.

Jan Scholz, M. C.-B. (2009, Octobre 11). Training induces changes in white-matter architecture. doi:10.1038/nn.2412

Lambert, C. (1989). A propos de la méthode Doman: pour quelle lecture ? Spirale.

Etudiant en Psychologie à l’université Paris Descartes, je suis notamment passionné par les Neurosciences et la Psychologie de l’enfant. J’aimerais vous donner à voir des objets concrets dans le monde parfois nébuleux de la Psychologie. J’essaierai aussi de vous fournir des clés pour approfondir ces sujets car celui qui apprend n’en a heureusement jamais fini d’apprendre.

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