06 Avr 2017

La somatisation : comment le corps manifeste un mal-être psychologique

« J’ai la rate qui s’dilate, j’ai le foie qu’est pas droit, j’ai le ventre qui se rentre, j’ai l’pylore qui s’colore, j’ai l’gésier anémié, l’estomac bien trop bas,… ». Vous connaissez la chanson ? C’est donc que vous aussi, vous avez cet ami un peu pénible qui a « toujours un trou qui lui fait de l’air » comme le dit un peu vulgairement l’adage. Seulement, avez-vous déjà pensé que derrière ces mots pouvaient se cacher certains maux, comme par exemple la dépression ou encore la somatisation ? Probablement pas mais ne vous inquiétez pas, je vais tout vous expliquer.

Somatisation

Quand le corps devient le vecteur de nos émotions… (source : nospensees.fr)

La somatisation : définition

La dépression, tout le monde connait : humeur triste, plus envie de ne rien faire, impression de tourner au ralenti physiquement et moralement, idées noires,… Mais chez certaines personnes, celle-ci se manifeste de façon un peu différente, en s’illustrant davantage par des symptômes physiques plutôt que psychologiques : c’est ce qu’on appelle la somatisation (ou troubles somatofromes).

Du grec « soma » signifiant « corps », les troubles somatoformes ont fait leurs débuts auprès du grand public fin XIXe siècle avec Charcot et Freud, dont les patientes souffrant d’hystérie illustraient déjà de façon plutôt impressionnante la mystérieuse influence de la psyché sur le corps. Dans les années 1980, Lipowski définit la somatisation comme étant « une tendance à ressentir et exprimer des symptômes somatiques dont ne rend pas compte une pathologie organique, à les attribuer à une maladie physique et à rechercher dans ce contexte une aide médicale ». Tout est dit : votre ami pénible est en fait en train de manifester sa souffrance morale à sa manière, pour la bonne et simple raison que son psychisme a lui-même une façon bien à lui de tirer la sonnette d’alarme (on vous voit venir, n’en profitez pas non plus pour le traiter d’hystérique, c’est quand même votre ami).

Somatisation ou hypocondrie ? Ne mélangeons pas tout !

Si vous avez épargné à votre ami ce diagnostic, il se pourrait cependant que vous l’ayez déjà qualifié d’hypocondriaque. Encore une fois, heureusement que je suis là pour rétablir les choses. En effet, les personnes souffrant d’hypocondrie ont des préoccupations centrées sur la crainte d’une maladie grave, fondée sur l’interprétation erronée de symptômes physiques malgré un bilan médical approprié et rassurant. Cela se solde généralement par des comportements de rituels visant à se réassurer, et qui évoquent très clairement un Trouble Obsessionnel-Compulsif (lavage excessif des mains, par exemple). Mais votre ami n’est pas dans ce cas-là. En effet, selon la Bible de nous autres soignants de l’âme (entendez par là, le DSM), celui-ci souffrirait d’un trouble somatoforme. Ce type de trouble se caractérise par la présence de symptômes physiques évocateurs d’une maladie physique, mais ne pouvant complètement s’expliquer par une affection médicale générale ou par un autre trouble mental (comme par exemple…. un TOC).

Comment se manifeste la somatisation ?

Bien évidemment, ne pas trouver d’origine somatique à une douleur physique a tendance à clairement irriter notre médecine occidentale cartésienne. Cependant, plusieurs études tendent à montrer une très forte association entre somatisation et troubles anxio-dépressifs. En effet, 10 à 30% des patients diagnostiqués dépressifs souffriraient également de symptômes physiques, notamment des douleurs thoraciques (sensation d’oppression), suivies des troubles neurovégétatifs (palpitations, sensations de vertiges) et digestifs (douleurs abdominales, douleurs épigastriques, nausées, côlon irritable,… on vous passe les détails techniques) (Fink, 1995). On n’oubliera pas non plus d’évoquer les maladies de peau (rappelez-vous cette crise d’acné ou d’eczéma qui a décidé de se manifester la veille de votre rendez-vous avec la fille/l’homme de vos rêves) ou les douleurs dorsales. Mais pourquoi votre ami somatise-t-il, et pas vous ? Existe-t-il un profil type de la « personne somatisante » ? Là encore, plusieurs réponses sont apportées par les scientifiques.

Somatisation

Dans la somatisation, le corps exprime la douleur morale de bien des manières ! (source : docteurclic.com)

Ne somatise pas qui veut…

Certains auteurs évoquent la crainte du sujet de voir sa souffrance associée à une pathologie psychiatrique, car celle-ci serait jugée plus stigmatisante et « honteuse » qu’une maladie organique. D’autres encore suggèrent que le statut de « malade » permettrait au sujet d’en retirer certains bénéfices secondaires inconscients (attirer l’attention sur soi, pouvoir susciter la compassion d’autrui). Dans les années 1970, Nemiah et Sifneos proposent une théorie intéressante selon laquelle les sujets ayant une forte tendance à somatiser souffriraient en réalité d’alexithymie, un trouble psychiatrique se manifestant par de grandes difficultés à décrire et communiquer ses états internes, émotions et autres ressentis. Comme je vois arriver d’ici les stéréotypes concernant la propension des femmes à verbaliser leurs émotions ou encore l’incapacité notoire des hommes à exprimer les leurs, là encore je vous arrête tout de suite : les femmes ont aussi tendance à somatiser plus qu’eux (mesdames, gardons notre calme ou nous risquons de nouveau d’être taxées d’ « hystériques »).

En dehors du facteur genre, d’autres évènements favorisants sont mis en évidence par plusieurs études. Ceux-ci surviendraient notamment pendant l’enfance. Ainsi, une attention exagérée portée à la santé par les parents, l’exposition de l’enfant à un membre de la famille souffrant d’une maladie grave et bénéficiant alors de beaucoup d’attention, la récurrence de symptômes médicalement inexpliqués, un deuil pathologique ou un évènement de vie particulièrement stressant pourraient induire un risque de somatisation chez certains sujets. De plus, il semblerait que certains types de personnalités soient également plus à risques de somatisation : dépendance, faible estime de soi, personne cherchant toujours à éviter le conflit ou manifestant une tendance au drame et au catastrophisme, etc.

Et maintenant, qu’allez-vous faire ?

Maintenant plus d’excuses, vous savez que votre ami ayant multiplié les check-up médicaux impeccables fait partie des 0,6% de la population ayant tendance à somatiser leur mal-être psychologique. Cependant, il est crucial selon Lipowski (1988)  de ne pas contribuer à induire la chronicisation de ce trouble somatoforme chez votre ami en considérant que cela est, chez lui, « une façon de faire face aux adversités de la vie, à ses besoins et conflits psychologiques, à ses sentiments de culpabilité ou de colère et à une mauvaise estime de soi ». Je n’aime pas trop vous mâcher le travail, mais il semblerait que Lipowski l’ait fait pour moi à travers cette citation regorgeant de mots-clés pour votre ami. Vous ne voyez toujours pas ? Allez, je vais vous aider un peu.

Votre ami a beau se plaindre régulièrement de ses douleurs physiques, avouez que vous vous êtes parfois fait la réflexion qu’il était aussi de ces personnes qui « gardent tout pour elles » et qui « se font » la maladie. Dans ce cas-là, nul ne peut nier le rôle fondamental de la psychothérapie. Que celle-ci soit d’orientation psychanalytique/psychodynamique ou bien cognitivo-comportementale, la psychothérapie va permettre la verbalisation de ressentis internes, parfois enfouis au fond de soi depuis plusieurs années (rappelez-vous que bon nombre de facteurs favorisants surviennent pendant l’enfance). Par ses objectifs à court terme, la Thérapie Cognitivo-Comportementale (TCC) pourra aussi jouer un rôle important dans l’identification des schémas de personnalité et des distorsions cognitives affaiblissant l’estime de soi et induisant la répétition du comportement de somatisation.

Enfin, des outils utilisables n’importe où et n’importe quand sont là pour apaiser l’anxiété de votre ami si celui-ci est du genre stressé (ce qui est très probablement le cas). Evoquons notamment le rôle de la relaxation (thérapie centrée sur les bienfaits de la respiration abdominale) et bien sûr sur celui de la méditation en pleine-conscience, une thérapie en plein boum dans nos pays occidentaux, mais que d’autres pratiquent depuis la nuit des temps. En plus de traiter les symptômes somatiques de votre ami, celle-ci réduira considérablement son niveau de stress et son risque de dépression en l’incitant à concentrer son attention sur le moment présent, ses émotions et ses ressentis.

“Les maux du corps sont les mots de l’âme. 

Ainsi, on ne doit pas chercher à guérir le corps sans chercher à guérir l’âme.” 

Platon

J’espère que cet article pourra vous être utile et qu’il vous a plu. Bien entendu, n’hésitez pas à le commenter ou encore à poser vos questions, nous y répondrons avec plaisir !

Etudiante en Psychologie, je suis particulièrement intéressée par la psychologie cognitive, la neuropsychologie et les neurosciences. Je crois que les connaissances sont faites pour être partagées, alors j’espère que vous prendrez autant de plaisir à lire mes articles que j’en prends à les partager avec vous.

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